Murmures Amoureux

« Murmures amoureux » est un projet de création théâtrale mené avec la collaboration de résidents en foyers logement, résidence ou hôpital pour personnes âgées.

2016

. Centre Paul Coudert (Bagnolet 93) – « Journée de la Femme »

. Palais de la culture (Puteaux 92)

2015

Projet Lauréat de La Semaine Bleue - PRIX DE LA FONDATION DE FRANCE

  • - Semaine Bleue : Représentation à la Résidence La Vallée (Ville de Bourg-la-Reine 92)
  • - Résidence Sainte-Anne d’Auray (Ville de Châtillon 92) – représentation au « Théâtre de Châtillon »
  • - EHPAD du C.A.S.H. (Ville de Nanterre 92) – voir 2 articles

2014

  • - Centre Hospitalier de Neuilly-Puteaux-Courbevoie, (Ville de Courbevoie) – voir article
  • - Résidence Richard Wallace, Maison de retraite Les Chênets, Association « Expressions de femme » (Puteaux 92)
  • - Résidence Benoit Frachon, Résidence Pierre Brossolette (CCAS de Choisy-le-Roi 94)

2013

  • - Résidence Henri Barbusse, Résidence Justin Delbos, Résidence Lucien Français (Ville de Vitry-sur-Seine 94) – voir article
  • - Festival « Histoires à emporter » – Théâtre « Gare au Théâtre » (94)
Ce projet a bénéficié entre autres du soutien financier de la Fondation Anne-Marie Rivière, du Conseil Général du Val de Marne, de l’Association Myosotis, de la Ville de Vitry-sur-Seine, la Ville de Choisy-le-Roi, la Ville de Courbevoie et de la ville de Bourg-la-Reine.

 

LE PROJET

L’Atelier Marcadet s’entretient avec une douzaine de personnes âgées. Ces entretiens portent sur la place de l’amour dans la vie, passée ou présente, des résidents. Ils sont enregistrés chez eux, dans la résidence dans laquelle ils habitent. Ils nous confient leurs histoires personnelles, évoquant les passions ou les déceptions amoureuses qu’ils ont vécues.

Après avoir recueilli ces différents témoignages, il s’agit ensuite d’en extraire « la moelle », de réécrire, de chercher à unir ces différents parcours de vie, tout en restant au plus près de leur parole d’origine. C’est donc à partir de ces conversations enregistrées que sera conçu un texte dramatique retraçant la façon dont ces personnes, âgées de 70 à 97 ans, ont traversé « amoureusement » le siècle. Bien que très directement inspiré de ces témoignages, le texte écrit par la suite respectera l’anonymat des personnes qui ont accepté de se confier.

Cette création est née d’une envie d’écrire différemment pour le théâtre, en plaçant ces résidents au cœur même d’un projet, en écrivant un texte construit à partir du vécu de personnes aujourd’hui âgées mais qui nous parlent avec émotion et entrain de leur jeunesse. A travers l’écriture de leur autobiographie théâtrale, il s’agit ici de leur restituer leur parole après l’avoir retravaillée « théâtralement ».

En ravivant les souvenirs, en faisant ressurgir des périodes enfouies, nous avons pu remarquer à quel point ces personnes ont envie de transmettre et de partager leur histoire.

A l’issue des représentations a lieu une rencontre au cours de laquelle l’équipe artistique et les résidents peuvent échanger à propos de leur expérience dans ce projet.

Les textes sont interprété par quatre comédiens. A travers une mosaïque de témoignages, ils nous donnent à entendre des fragments d’instants vécus afin de découvrir comment cette génération nous parle aujourd’hui d’amour…

 

 

Extraits de textes écrits suite à des entretiens

G.

On vivait pas la vie qu’on a maintenant, on n’avait pas la pilule, pas ceci pas cela. Et, vous avez dû le savoir, on était attirées par les hommes mais plus discrètement, on n’osait pas aller devant eux, aller ceci aller cela, se laisser peloter les seins, tout ça. Ça n’existait pas tout ça. C’était tout de suite le mariage, et voilà.

A l’époque j’étais cheminote. Je voulais entrer à Air France mais j’avais pas assez de bagages pour entrer à Air France, il fallait un gros bagage pour entrer à Air France.

Je venais de rencontrer un monsieur un peu plus âgé que moi. Il était divorcé, il avait des enfants et il venait du midi. Pour moi, cet homme c’était… c’était mon Dieu. Assez vite on a décidé de se marier. On avait donc convenu d’un rendez-vous pour aller publier les bans.

Et ce jour-là, je l’ai attendu… Je l’ai attendu deux heures je crois.

A ce moment là on donnait pas les adresses comme ça, on vivait pas comme on vit maintenant. On était dans les années quarante. C’était plus sérieux, c’était plus doucement vous comprenez.

Je n’avais pas son adresse, et je l’ai attendu pour qu’on aille publier les bans.

Je l’ai attendu pendant deux heures, et on n’avait pas le téléphone comme on a maintenant.

Il avait un métier incroyable, il était dessinateur, il sortait d’une grande Ecole, et….

Oui je l’ai attendu, je l’ai attendu… c’était pas la vie comme maintenant, maintenant on va directement chez les gens, ceci, cela.

Je l’avais rencontré à la cantine. On faisait la queue avec mes camarades pour manger et lui il était à table. On s’est regardé, on s’est ceci, on s’est cela… Puis après un jour on est allés se promener vers la Bastille, et puis il m’a embrassée et puis il y a eu toute la suite, ça s’est enchaîné comme ça…

Puis je l’ai attendu deux heures, on voulait se marier, je l’ai attendu, je l’ai attendu, je suis rentrée chez moi et le lendemain on m’a dit qu’il était mort. Il est mort comme ça. Dans son lit. Il est mort comme ça. Une crise cardiaque. D’après le médecin qui l’a ausculté, il n’a pas souffert. C’était une crise cardiaque.

Et puis… ça a été la fin pour moi vous voyez.

Pour moi c’était un Dieu, un homme tellement gentil, j’ai jamais voulu le remplacer. Voyez, je suis restée comme ça.

Il était tellement, tellement gentil, tellement ceci, tellement cela. Oui c’était l’homme que j’aimais. Vraiment. Remarquez, je vous dis pas que j’ai pas flirté après, comme ça, mais ça s’est arrêté là, ça n’a jamais été dans l’intimité, dans ceci, dans cela.

Les gens n’ont pas compris que je ne me remarie pas, mais il y aurait eu quelque chose qui m’aurait retenu vous comprenez.

Et puis ma vie s’est… ma vie s’est… j’ai flirté quand même. J’étais quand même pas… je m’étais pas…J’ai eu énormément énormément de chagrin, d’abord j’aurais pas voulu me remarier avec quelqu’un, ça, y avait rien à faire, non non ça je ne voulais pas, c’était lui, c’était lui, et puis c’était tout.

J’avais un camarade qui était coiffeur, il était très très très gentil, il m’avait dit « moi j’aurais voulu me marier avec toi » mais il me plaisait pas qu’est-ce que vous voulez, et pourtant il était beau garçon, beau garçon, d’une gentillesse… J’étais coiffé toutes les semaines, pour rien.

Vous savez j’ai toujours voulu être rouquine, je sais pas pourquoi,..

Je n’ai jamais voulu rencontrer quelqu’un d’autre parce que pour moi ça n’aurait jamais été ce que j’espérais. Ça n’aurait jamais été ça, vous comprenez.

Pour moi c’était mon Dieu quoi.

Et mon ami coiffeur, lui il s’est marié, et puis il a eu des enfants.

Un jour il m’a écrit, ça faisait 24 ans que je ne l’avais pas vu. Il m’a redit qu’il aurait bien voulu m’épouser, mais moi j’ai pas voulu.

J’ai perdu celui que je préférais, je l’ai attendu, je l’ai attendu.

C’était un peu mon Dieu si vous voulez, je m’étais rapprochée tellement de lui, il était tellement gentil avec moi, et c’était un bel homme remarquez, mais enfin ça, ça venait après remarquez.

Et oui, c’était lui qu’est-ce que vous voulez.

 

L.

Je suis née à Paris en 1923. J’ai été placée en orphelinat à l’âge de 6 ans, puis je me suis mariée en 1946. Mon mari était plombier, et moi je ne travaillais pas.

J’ai eu 4 enfants, alors que je n’en voulais pas du tout. Mais maintenant je regretterais, je regretterais, ça c’est sûr. Mais au départ non, je ne voulais pas parce que je n’avais pas eu mes parents.

Je n’ai pas connu mes parents et j’aurais eu peur de faire pareil, de mourir et de laisser des enfants. J’ai fait des enfants pour mon mari, parce que lui voulait des enfants. Sans ça…

J’étais plus femme que mère si vous voulez. Après j’ai bien été obligée d’être mère, mais enfin j’aurais été plus femme que mère. Ça c’est en moi. Même encore maintenant, les enfants… Je ne suis pas portée vers les enfants. C’est peut-être le contact que j’ai eu petite, on était 45 en orphelinat, et pas toutes orphelines. Quelques-unes avaient leurs parents, et celles-là étaient mieux considérées que nous. A cette époque on était toujours inconsidéré quand on était orphelin.

Il y avait de l’injustice et l’injustice j’apprécie pas. Quand quelqu’un n’est pas juste, ça me hérisse. Je trouve que c’est… non, l’injustice ça… L’injustice on en voit tout le temps, mais quand on est gosse on comprend pas. Moi j’ai jamais compris ça. J’avais une sorte de révolte si vous voulez.

Alors quand mon mari m’a parlé d’avoir des enfants, la première chose que j’ai dite c’est je n’en veux pas. Il m’a dit c’est ça ou le divorce. Je ne voulais pas divorcer. Quand j’ai eu ma première fille je ne peux pas dire que j’étais heureuse.

L’amour, même avec mes enfants, c’est pas si facile… C’est très rare quand je leur dis que je les aime. Oui Je ne sais pas pourquoi. C’est qqch que j’ai du mal à dire ça.

Je crois que si j’ai adoré une personne, c’est ma mère, et je ne l’ai pas connue. Enfin, je me la rappelle vaguement parce que… Je me rappelle quand même, j’étais petite et je revois une personne, je suis sûre que c’est ma mère. Elle est morte j’avais 4 ans. Mon père est mort après, mais je ne m’en rappelle pas de ça. Je me souviens de ma mère, l’avoir vu partir en ambulance puis de ne plus la revoir. Ça m’a marqué ça aussi. Ça m’a marqué.

Je suis allée dans un orphelinat du 12ème  ardt, et je suis rentrée là, au milieu des gosses. On était 45. Et là-bas j’ai appris la discipline. On buvait de l’huile de foie de morue le matin, on se lavait à l’eau froide l’hiver et on dormait dans de grands dortoirs pas chauffés, c’était dur quoi. Mais on supportait puisque c’était comme ça.

 

Si j’ai déjà été amoureuse ? Je sais plus ce que c’est que l’amour moi, mais oui, j’ai dû être amoureuse, je sais pas… ou peut-être que je préfère une amitié sincère plutôt que l’amour. L’amour je le comprends pas bien. Je ne sais pas vraiment ce que c’est que l’amour. J’ai jamais été en adoration, mettons, devant mon mari. Je l’aimais mais j’ai jamais été en adoration devant mon mari.

L’amour, vraiment, vraiment avoir aimé, je ne pense pas non.

J’ai aimé mon mari mais… peut-être qu’à l’époque j’étais amoureuse, mais ça c’est drôle, je ne m’en rappelle pas.

Question amour vous êtes mal tombée avec moi. C’est vrai que je ne m’attache pas comme ça. C’est rare. J’aime bien les gens mais je vous dis, je crois que c’est ma petite enfance qui m’a marquée. Vous savez quand j’étais gosse je ne pouvais pas me confier à quelqu’un, les sœurs c’était… c’était les sœurs à cornettes qu’on avait, et elles étaient plutôt dures avec nous.

C’est vrai que je ne me suis jamais vraiment fiée aux gens quand même.

Après la mort de mon mari j’ai rencontré quelqu’un, j’avais 70 ans, un monsieur comme ça, très bien, on est resté 3 ans, je l’ai vu pendant 3 ans, puis il est mort d’un cancer. C’est pareil, je l’aimais beaucoup mais c’était pas de l’amour, c’était comme ça.

Parfois je me dis je dois pas être comme tout le monde. Y’a quelque chose qui m’empêche d’aimer.

Je me suis souvent posé la question, parce qu’on entend des histoires d’amour qui sont belles. Je me suis toujours demandé pourquoi je n’avais jamais vraiment aimé quelqu’un.

Est-ce que j’ai manqué d’amour, moi ? Oui ça m’a manqué toute ma vie.

Ma mère j’aurais voulu qu’elle soit là, j’aurais voulu avoir des parents, des grands-parents, moi aussi j’aurais voulu avoir tout ça.

 

 

J.

Je l’ai rencontré au sacré Cœur, au Château d’eau. J’étais avec une de mes sœurs, elle m’a présenté un de ses copains, et de fil en aiguille… Il faisait 1,86m, il était châtain clair avec des yeux bleus. Ah, il était beau, il était très beau.

Quand on s’est mariés j’avais 21 ans. Je travaillais dans un Monoprix, mais j’avais pas un rayon fixe, j’étais volante, j’allais à la chemise, à la lingerie… Je passais mon temps à changer de rayon. Je travaillais mais en réalité j’avais pas besoin de travailler, c’était pour me payer mon maquillage, mes bas de soie, mon rouge à lèvre, des conneries comme ça, sinon j’avais pas besoin.  C’était un peu ma fierté, vis à vis de mon mari… Je voulais pas être à sa charge.

Sur le plan matériel on manquait de rien, la maison était propre, le linge était propre, lui il était propre, on allait en vacances, il avait la voiture… On était heureux mais qu’est-ce que vous voulez… C’était un cavaleur, il passait son temps à sauter de lit en lit, alors voilà… Je fermais les yeux, en me disant peut-être qu’il va se calmer, mais non non…

J’ai mis longtemps à m ‘apercevoir qu’il allait voir ailleurs. Vers la fin, il découchait 3 ou 4 jours dans la semaine, j’ai dit cette fois-ci, je peux plus… et il m’a même proposé un ménage à 3, ça j’ai dit, pas chez moi ! Moi j’aurais fait la bobonne et lui il aurait fait le coq avec sa nana, ah non moi je marche pas.

C’est lui qui a déraillé, c’est pas moi !

Quand j’ai expliqué mon problème à mon avocat il m’a demandé si on s’entendait bien sur le plan sexuel, j’ai dit écoutez maître, on s’entendait très bien.

Mais c’était un pigeon voyageur, il sortait de là, puis il allait là, puis là… C’était un besoin chez lui de changer tout le temps.

C’est seulement avec la dernière qu’il a commencé à s’attacher à une en particulier. Il découchait plusieurs soirs par semaine puis Il a fini par partir avec.

Un soir, je suis rentrée du Monoprix et il avait vidé la maison. Il avait tout pillé, les meubles, les affaires… Il avait envoyé une équipe de déménagement, parce qu’à l’époque il travaillait dans le déménagement, et quand je suis rentrée y avait quasiment plus rien. Je me souviens, les types n’avaient même pas fermé la porte. J’avais un chien à l’époque, et je revois encore le chien sur le palier et la porte ouverte.

Après cette histoire, je ne l’ai plus jamais revu.

J’ai fait une vraie dépression nerveuse. Quand j’étais avec lui je faisais 63 Kg et quand il est parti, je n’en faisais plus que 42 Kg. Je ne mangeais plus, je n’avais jamais fumé de ma vie, et c’est là que j’ai commencé. En plus de ça je fumais des Gauloises, et facilement deux paquets par jour. C’était mieux de fumer plutôt que de boire. Je me suis vengée sur la cigarette quoi.

On s’entendait bien sexuellement, il avait une maison propre, du linge propre, on allait en vacances, je comprends pas pourquoi il a été voir ailleurs. Je ne comprends pas.

Parce que là… c’est malheureux à dire, faut parler crument, mais quand il en avait envie… et bien j’étais toujours disponible, voilà.

J’ai tout fait pour qu’il reste. Si j’ai supporté tout ce que j’ai supporté, c’est que je tenais à lui. Sinon je me serais dit, plus vite il s’en va, plus vite je serai débarrassée.

Je savais qu’il allait voir ailleurs, mais je pensais qu’avec l’affection que je lui donnais… J’ai tout fait pour qu’il reste à la maison, mais malgré ça il est quand même parti.

 

M.

Quand je vivais encore chez mes parents, ma mère n’avait pas souvent le temps de me sortir, alors mon père m’emmenait partout avec lui. Et tous les dimanches on assistait au sport. Même en plein hiver. Je me revois encore avec une bouillote dans mon manchon tellement il faisait froid.

C’est là que j’ai rencontré mon mari. Il travaillait dans l’aviation comme employé de bureau, et son père, comme le mien, était reporter sportif.

On se voyait quasiment tous les dimanches et parfois même on allait au cinéma, mais toujours accompagnés.

Je me souviens être allée au cinéma avec lui, accompagnée de ma mère. Elle s’était assise à côté de nous mais elle s’était endormie. Alors on avait pu échanger quelques baisers. Mais enfin ça venait surtout de lui, les baisers. C’était un homme qui tenait beaucoup à moi.

Mais il n’était pas heureux chez lui, son père ne l’aimait pas, et c’est vrai que j’ai accepté de l’épouser un peu par pitié, et …  c’est pas une bonne chose à faire, ça. Ce n’était pas un mariage d’amour… C’était un mariage pour le rendre heureux. C’était un acte de charité presque, je l’ai fait uniquement parce qu’il était très malheureux chez lui. Son père ne l’aimait pas, c’était flagrant. Il n’aimait pas son fils, il n’aimait que ses filles. Oui, j’ai eu beaucoup de pitié pour lui.

Lorsqu’on s’est mariés, j’avais 20 ans.

Je n’ai pas été malheureuse avec lui, mais bon parfois quand même, je me dis que j’ai un peu raté ma vie, mais enfin… J’ai l’impression d’avoir rendu un homme heureux, d’avoir fait une bonne action, c’est tout.

Je l’ai rendu heureux, bien plus qu’il ne m’a rendue heureuse.

J’ai sacrifié ma vie, je n’ai pas honte de le dire.

Il y a quelque chose qui n’est pas très beau à raconter, c’est que lorsqu’il était soldat, avant le mariage, il m’écrivait des lettres d’amour. Mais les lettres allaient directement dans la cuisinière. Oui, elles finissaient dans le four, je ne les lisais pas. Il me racontait qu’il m’aimait, tout ça, non, vraiment ça ne m’intéressait pas. Je ne l’aimais pas suffisamment, ce qu’il me racontait ça ne m’intéressait pas.

En réalité, toute ma vie j’ai aimé un autre homme.

Avec cet homme-là, on s’est connus tout petits, à 3 ou 4 ans. On s’est côtoyés tout le temps et j’avais dans la tête que c’était mon mari. Que ce serait mon mari.

Mais finalement, lorsqu’il a été en âge de se marier, sa mère l’a poussé dans les bras d’une autre, et il a fini par l’épouser. J’ai eu un chagrin terrible.

J’avoue que je lui en ai voulu à sa mère. Elle voulait l’autre jeune fille. J’ai rien dit… Peut-être qu’il tenait plus à l’autre jeune fille qu’à moi, ou… je sais pas, j’ai jamais bien su. Mais il s’est marié avec une autre, avec qui il a eu plein d’enfants.

Cette jeune fille peut-être qu’il l’aimait peut-être plus. Mais je sais que sa mère y est pour beaucoup, et c’est plus à sa mère que j’en veux.

Lui je l’aimais tellement, j’étais éblouie sûrement.

Je pense qu’il m’aimait un peu, mais que ce n’était pas non plus un amour profond car il ne m’aurait pas laissée quand même. Il savait que je l’aimais.

Et finalement j’ai su m’effacer.

Aujourd’hui j’ai 97 ans, et cet homme est toujours dans ma tête. Il m’a suivie partout, toute ma vie. Je le vois dans sa tombe, je le vois partout, il est toujours là, dans mon cœur, et je sais qu’il ne me quittera jamais.

Pendant des années j’avais une photo de lui dans mon sac. Et un jour, ma fille a retiré cette photo, mais elle ne l’a pas fait par méchanceté. Elle savait bien que je l’aimais, et c’était plutôt pour m’éviter d’y penser, d’être trop en contact avec lui, avec son visage. Elle pensait peut-être que je pourrai l’oublier.

Mais comme nous avions de la famille en commun, c’est un homme que j’ai revu régulièrement tout au long de ma vie.

Il est mort il y a quelques années mais que voulez-vous, je l’aime toujours. Il n’y a rien à faire, j’ai 97 ans et je ne peux toujours pas l’enlever de ma tête. Et je sais que ce sera comme ça, jusqu’à la fin.

 

E.

Je suis née en 42 à Leopoldville, à l’époque la capitale du Congo Belge.

Je me suis retrouvée orpheline à 9 ans, et ensuite j’ai été élevé par ma tante… Mais je ne peux pas vous raconter ça, si je raconte ça je vais avoir mal au cœur. J’ai trop de mauvais souvenirs. Ma tante m’a créé beaucoup de problèmes. J’ai beaucoup pleuré ma mère pendant cette période.

Puis quand j’ai été en âge de me marier, plusieurs hommes sont venus nous voir car ils voulaient m’épouser, mais ma tante a toujours dit non, alors que certains me plaisaient.

Un homme en particulier me plaisait, un togolais, mais il venait d’une famille pauvre. Lui je le regrette encore, il a ensuite épousé une autre femme. Mais au début c’est moi qu’il voulait épouser. Lui, je le regrette encore.

Au Congo, quand on donne une fille à marier, la famille du garçon doit préparer la dot. Les familles se réunissent, ça discute, et puis on fait une facture à la famille du garçon. Ensuite ils doivent donner l’argent en espèce. Chez nous le mariage ça marche avec l’argent.

Et puis il faut être vierge pour se marier. Ou bien faire ça en cache-cache.

Je me suis mariée à 15 ans. J’ai eu un très beau mariage à l’Eglise.

On vivait à Kinshasa, et à l’époque la vie était vraiment belle. Il y avait tout. On mangeait trois fois par jour. On faisait de grands déjeuners. On apprenait le latin et le français à l’école catholique. C’était l’époque de Joseph kasa-Vubu, président, et de Lumumba, premier ministre. Cette période aura duré 5 ans, de l’Indépendance du Congo en 1960 au coup d’Etat de Mobutu en 65.

Je me suis donc mariée, j’ai eu onze enfants, six garçons et cinq filles, mais pendant mon mariage… mon mari faisait des choses en cachette. Il rentrait parfois tard, très tard. Les gens me disaient des choses, à propos d’autres femmes… J’ai fait mon enquête mais je n’ai rien trouvé. Puis un jour je l’ai vu passer en voiture avec une dame, apparemment sa maitresse. Lui ne m’avait pas vue. En rentrant le soir à la maison je lui en ai parlé, et il a nié, il a dit que ce n’était pas vrai, que non ce n’était pas lui. Mais il n’arrêtait pas de sortir et de rentrer tard, alors j’en ai eu marre et je suis retournée dans ma famille. Mais il ne voulait pas le divorce, pendant six mois il m’a suppliée de revenir. Mais je ne pouvais pas rester avec un coureur de jupons. Pour moi, c’était fini, fini. Et pour moi quand c’est fini, c’est fini.

Pendant la séparation, je l’ai trompé avec un homme, qui par la suite, est devenu ministre. Quand j’étais jeune fille cet homme avait voulu m’épouser. Mais à présent il était marié, et je me suis dit que j’avais déconné. Que j’avais fait quelque chose de pas bien. Je me suis excusée d’avoir troublé son foyer puis ça s’est arrêté là.

Il paraît qu’aujourd’hui encore mon ex-mari n’arrête pas de changer de femme.

Au début on était très heureux, mais c’est vrai que je regrette qu’on en soit arrivés là. Je ne sais pas si lui aujourd’hui il regrette.

C’était mon premier amour, cet homme. J’aurais voulu qu’il me dise la vérité, mais il me mentait. Il faisait des choses en cachette. J’aurais préféré qu’il me le dise moi, ce qu’il faisait, qu’il allait voir d’autres femmes. On en aurait discuté…

Et puis il y avait le sida… Alors non, je ne pouvais pas rester comme ça.

Avec un homme ce qui compte c’est la tendresse. Faire beaucoup d’enfants comme ça, ça sert à rien. Ce qui compte c’est la tendresse.

Un homme ça ne grandit pas, ça reste toujours un petit enfant.

Pour qu’il ne regarde pas à gauche, à droite, il lui faut de la tendresse, comme pour un petit enfant.

     

 

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