Quelques-uns,
quels qu’ils soient

Révélations sensationnelles, aveux publics et confidences inédites de quelques-uns.

 

Texte et mise en scène Emilie Leconte – Scénographie Hélène Lebecque – Avec Eléonore Baron, Florence Boog, Jean-Marc Coudert, Guylène Garrau, Pierre Katuszewski et Guillaume Laurent.

« Quelques-uns quels qu’ils soient » a été accueilli, au cours de différentes étapes de travail, à:  « Les Petites Urbanités Libres » (Confluences, Paris 20ème) en 2011, « Festival Nous n’irons pas à Avignon » (Gare au Théâtre, Vitry-sur-Seine) en 2012.

 

Espace Confluences, Paris, juin 2011
Rue du Repos, Paris 20ème

 

Quelques-uns, quels qu’ils soient, nous relatent en quelques minutes les épisodes les plus remarquables de leurs vies. Récits détaillés, confessions inattendues ou secrets jusqu’alors inavoués : Une divagation autour de l’autobiographie…

 

Note de mise en scène :

Le spectateur est invité à déambuler dans un espace scénique transformé en lieu d’exposition. Bertrand, Pascal, Gilles, Véronique, Agnès et Christophe sont exposés eux-mêmes, en tant qu’œuvres. Leurs curriculum vitae, affichés sur des cartels d’exposition, les présentent brièvement en quelques dates. Au cours de cette visite, chacun prendra la parole à son tour afin de nous livrer sa biographie plus en détail…

Les textes écrits pour ces cinq saynètes indépendantes expérimentent cinq registres d’écriture, cinq façons différentes de « s’exposer ». Du monologue relatant « tout ce que je ne suis pas » au questionnaire de personnalité, chacun, à sa manière, nous parle de lui.

 

 

EXTRAITS DE TEXTE

 

EXTRAIT 1

- Vous considérez-vous comme un homme ordinaire ?

- C’est compliqué…

- Avez-vous un signe particulier ?

- Je ne crois pas.

- Une mère analphabète ?

- Non.

- Un frère neurasthénique ?

- Non.

- Un père qui ressemble au Prince Charles ?

- Non.

- Vous Suivez l’actualité du prince Charles ?

- Non.

- Vous sentez-vous tendu: Mâchoire serrée, cou raide, tachycardie, front crispé ?

- Non.

- Votre père est-il un gros monsieur ?

- Non.

- Votre père voudrait-il être un gros monsieur ?

- Je n’en sais rien.

- Etes-vous un extravagant ?

- Non.

- Si vous étiez un animal, seriez-vous un poney ?

- Non.

- Vous avez une démarche plutôt rapide avec de longues enjambées, 
plutôt rapide avec de petites enjambées rapides
, moins rapide avec de grandes enjambées, ou moins rapide avec de petites enjambées plutôt rapides ?

- La deux.

- Estimez-vous avoir une vie standard, accompagnée d’émotions standards et de désirs standards ?

- Peut-être.

- Comment pensez-vous finir : Mal, pas trop mal, pas franchement bien ?

- La deux.

- Faites-vous des gestes incongrus ?

- Un jour j’ai fait ça… (Il fait un geste incongru avec sa main)

- Vos centres d’intérêt sont-ils des centres d’intérêt intéressants ?

- Non.

- Avez-vous déjà vu une petite vieille en pyjama ?

- (Il réfléchit)… Oui.

- Que faites-vous de vos journées ?

- Alors le matin, je… Le matin, je…

- Très bien… Lorsque vous vous adressez à quelqu’un vous avez : Les bras croisés, les mains jointes, les genoux serrés, la nuque crispée, une jambe étendue, une jambe raide, une jambe droite à côté d’une jambe gauche ?

- La deux.

- Prenez-vous l’accent asiatique pour faire glousser des gamines écervelées ?

- Exceptionnellement, oui.

- Aimez-vous vos dents de sagesse ?

- Je n’ai pas d’avis.

- A ce propos, connaissez-vous un homme qui a une bouche comme ça… ?

- Non.

- Ou alors un autre qui en a une comme ça… ?

- Non.

- Que faisiez-vous le jour de vos sept ans ?

- Euh…….

- Aimez-vous les petites blondes crispées ?

- Oui, c’est vrai…

- Vous promenez-vous dans la campagne sinistrée ?

- Oui.

- A qui confiez-vous votre désarroi ?

- A un homme qui a une bouche comme ça…

- Êtes-vous difforme ?

- Non.

- Est-ce héréditaire ?

- Euh…

- Pensez-vous avoir rajeuni ces derniers temps ?

- Peut-être.

- Lorsque vous vous adressez à une fille : Vous gigotez, vous vous tortillez, vous avez les mains moites, ou bien un petit visage fripé ?

- La deux.

- Avez-vous le souffle court ?

- Non.

- Avez-vous le cheveu hirsute ?

- Hirsute…

- Vous êtes-vous tassé depuis quelques temps ?

- Je ne crois pas.

- Que faites-vous avec votre pouce droit ?

- Je fais ça… (Il fait un geste avec son pouce)

- Formidable… Êtes-vous sujet à la bizarrerie ?

- La bizarrerie…

- Aux conduites fantasques, aux expressions illogiques, aux bouffées délirantes, aux états confuso-oniriques ?

- Il a pu arriver que mon Moi morcelé se disperse dans un monde imaginaire clos sur lui-même.

- Trouvez vous que je ressemble à  la Joconde ?

- Non.

- Bon… Pensez-vous que le crépi : C’est beau, c’est pas très beau, c’est moyennement beau, c’est très beau ?

- C’est pas très beau.

- Où allez-vous en vacances ?

- A bourg-en-bresse.

- A bourg-en-bresse ?

- Oui.

- A bourg-en-bresse ?!

- Oui.

- A bourg-en-bresse ?!!

- Oui.

- Bon… Vos journées sont-elles sans heurts et sans éclats ?

- Peut-être bien…

- La vie peut-elle vous sembler vague et irréelle ?

- Oui.

- Connaissez-vous une Claudine ?

- Non.

Connaissez-vous un Jean-Philippe ?

- Non.

- Que pensez-vous de l’injustice ?

- Que c’est pas bien.

- Que préférez-vous : L’argent, le sexe, le pouvoir, la tour Eiffel ?

- Alors là…

- Êtes-vous l’ami des bêtes ?

- Oui.

- Préférez-vous les limaces ou les taupes ?

- Les taupes.

- Peut-on dire de vous que vous êtes sans charme, sans saveur et sans conversation ?

- Je ne m’en rends pas bien compte…

- Vous préférez 11h10 ou midi 20 ?

- 14h c’est bien.

- Sauriez-vous conjuguer le verbe « se dandiner » au passé antérieur ?

- Euh……

- Quelle est votre devise ?

- « Brebis qui bêle, perd sa goulée »

- Que mettez-vous dans vos poches ?

- (Il fouille) Des petits mots chiffonnés.

- C’est fascinant… Êtes-vous un horrible petit personnage ?

- A priori non.

- Redoutez-vous la mélancolie crépusculaire ?

- Crépusculaire…

- Combien d’émotions différentes avez-vous déjà connues ?

- (Il réfléchit)… Six.

- Avez-vous des opinions tranchées ?

- Non.

- Et sur des sujets que vous ne connaissez pas ?

- Oui.

- Savourez-vous votre plénitude ?

- Pardon ?

- Jouez-vous aux dominos avec des personnes âgées ?

- Oui.

- Faites-vous des confitures pour les petites filles du quartier ?

- Non.

- Paieriez-vous pour m’embrasser dans le cou ?

- Jene  me sens pas très bien.

- Combien de souvenirs avez-vous ?

- (Il réfléchit)… Sept.

 

 

EXTRAIT 2

- J’ai l’impression, Véronique, que votre vie ne se résume au fond qu’à une longue et interminable conversation.

- Eh bien oui, c’est exact, ma vie ne se résume qu’à une longue et interminable conversation.

- Et avec qui engagez-vous la conversation ? Avec des touristes, des psychanalystes, des charcutiers, des amis, des pompiers ?

- Je converse avec tout le monde, sans exception. Sauf avec les vieux et avec les myopes. Oui, je n’aime parler ni avec les vieux ni avec les myopes. C’est comme ça.

- Quelles positions choisissez-vous de privilégier lors de vos conversations ?

- Pour converser, mes positions préférées sont, dans l’ordre : en tailleur, accroupie, debout, agenouillée, penchée, assise, allongée, appuyée, pendue.

- Alors, debout sur une chaise, au téléphone, sous la douche, à la mer, à la montagne, dans un placard, une rue, une grange ou un lit, vous pouvez converser, bavarder ou échanger, avec n’importe qui et à propos de tout et n’importe quoi.

- Tout à fait.

- Mais au fond, pour vous, qu’est-ce qu’une conversation ?

- C’est un flot continu entrecoupé de soupirs et d’inspirs.

- Et pourquoi parlez-vous ? Pour provoquer la contradiction, espérer une approbation, anticiper une objection, tenter un rapprochement ?

- C’est une excellente question…

- A quel moment sait-on qu’une conversation a débuté ?

- Dès lors que tout le monde a soupiré et inspiré.

- Où trouvez-vous vos sujets de conversation ?

- Je pioche la plupart du temps dans une liste exhaustive d’anecdotes, de grands sujets brûlants et de lieux communs.

- Et qu’en est-il de ce jour où vous avez bégayé à deux reprises, au cours d’une phrase pourtant très courte ?

-  Ah oui, je me souviens… Mais je tiens à préciser que cela ne m’est arrivé qu’une seule fois.

- Une conversation doit-elle s’accompagner de rire, comme le font certaines actrices en renversant la tête ?

- C’est souhaitable mais pas indispensable.

- Au cours d’une conversation, vous arrive-t-il d’être à la fois surprenante, drôle, à l’écoute, bouleversante, et en même temps tendre, sauvage et sensuelle?

- Alors c’est incroyable car c’est exactement ce qu’il m’est arrivé, pas plus tard que tout à l’heure.

- Et si vous nous parliez de ce jour où vous avez employé plusieurs mots dont vous ignoriez totalement le sens ?

- Oui c’est vrai, mais je tiens à préciser que cela ne m’est arrivé qu’une seule fois.

- Quand a eu lieu votre dernière conversation ?

- Ce matin sur un quai de métro.

- Et quel souvenir en gardez-vous ?

- Je me souviens vaguement de quelques personnages rondouillards et souriants évoquant avec moi leurs souvenirs de vacances.

- Pourriez-vous nous en dire plus ?

- Non, ça n’a aucun intérêt.

- Si si, allez-y.

- Non, ça n’a aucun intérêt.

- Vraiment, j’insiste.

- Non, ça n’a aucun intérêt.

- Bon… Et dans quel cas peut-il vous arriver d’abréger une conversation ?

- Si elle est entrecoupée de claquements de porte, de bruit de vaisselle ou de sifflements, ou pire encore, de sifflements avec vibrato.

- Et ce jour où, au cours d’une conversation, vous avez changé brutalement de sujet ?

- Ah oui tout à fait, je me souviens parfaitement, un jour au cours d’une conversation j’ai changé brutalement de sujet.

- Récemment vous avez vécu une journée tout à fait exceptionnelle, une journée durant laquelle toutes vos conversations ont duré moins d’une minute.

- Oui en effet, je ne sais toujours pas comment l’expliquer, mais j’ai vécu récemment une journée extraordinaire, durant laquelle toutes mes conversations ont duré moins d’une minute.

- Il vous arrive d’entamer une conversation avec un ou plusieurs inconnus, car vous aimez beaucoup les inconnus.

- Oui j’aime beaucoup les inconnus.

- Mais alors, saisir le moment propice pour aborder un inconnu, ne demande-t-il pas d’avoir le sens de l’à-propos et de l’opportun ?

- Pour ma part, je pioche tout simplement dans une liste exhaustive de phrases sans conséquences.

- Quel est votre plus mauvais souvenir de conversation avec un inconnu ?

- C’était avec un petit homme longiligne et pâle qui passait du coq à l’âne.

- Mais alors comment réussir ce genre de conversation ?

- Je pense qu’il suffit désormais d’éviter les petits hommes longilignes et pâles.

- Est-il recommandé de ponctuer une conversation par quelques mines rêveuses et agréables?

- C’est souhaitable mais pas indispensable.

- Comment concluez-vous vos conversations ?

- Je tente souvent de conclure par un propos soit évanescent soit désopilant.

- Et ce jour où, au cours d’une conversation vous avez interrompu quelqu’un alors que vous n’aviez rien à dire?

- Ah oui, tout à fait, je m’en souviens parfaitement, un jour au cours d’une conversation, j’ai interrompu quelqu’un alors que je n’avais absolument rien à dire.

- Mais alors au fond, que fait-on au cours d’une conversation ?

- Eh bien, on mâche des mots, on s’agite et on soupire.

 

 

EXTRAIT 3

 

La plupart du temps l’homme d’action a 40 ans, il mesure 1,75 m et se prénomme François ou Bertrand.

Il monte des escaliers, ouvre des portes, mange des vitamines et gère son agenda.

L’homme d’action est un professionnel : Il sait parfaitement marcher, tomber, enjamber, mais aussi s’asseoir, se baisser, se redresser.

On peut rencontrer un homme d’action dans une impasse, un cagibi, un couloir, une salle de bain, un escalier ou un abri de jardin.

Oui l’homme d’action aime beaucoup les abris de jardin.

 

Mais l’homme d’action a aussi beaucoup de relations. Il connaît des experts, des sommités, des pontes et des célébrités.

Il est invité dans de grandes propriétés, dans celles qui ont des buffets en bois, des plaques de marbre et des petits murets.

Dans ces grandes propriétés, il serre des mains, se lève et se rassied.

 

Lorsqu’il est surmené, l’homme d’action se retrouve dans des positions différentes sans jamais savoir pourquoi, ni comprendre comment.

Il est à l’origine, sans même le savoir, d’innombrables catastrophes : écroulement d’immeubles, crash aériens, krach boursier, raz de marées ou traces de boue dans les cages d’escalier.

 

A certaines heures de la journée, lorsqu’il est à bout, il a l’idée d’être scandalisée : « Stop, ça suffit, ras la casquette, basta cosi, too much is too much ! ».

Oui l’homme d’action est un homme surmené.

En réalité, ce que préfère l’homme d’action, c’est faire des rêves d’inaction. Il s’imagine alors immobile dans un champ, immobile dans sa cuisine, figé dans un rayon de supermarché, inerte dans son lit ou flottant dans une piscine.

Oui, une simple pensée d’inaction le ravit.

 

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